Grande pauvreté : une étude inédite révèle les parcours de millions de personnes à partir des données des Restos du Cœur
Alors que la solidarité va être au cœur des débats de l’élection présidentielle, une étude scientifique réalisée par cinq chercheurs en économie basés en Europe et aux États-Unis mesure l’impact des politiques publiques sur la pauvreté.
L’extrême pauvreté reste à ce jour un angle mort des études économiques consacrées aux inégalités de revenus et de richesse, notamment en raison du manque de données sur les populations les plus précaires. L’étude L’extrême pauvreté dans les pays riches : Analyse empirique sur données françaises mobilise plusieurs millions de données des Restos du Cœur afin d’apporter de nouveaux éléments empiriques sur la grande pauvreté, et révèle l’ampleur de la précarité alimentaire et résidentielle en France.
“À partir d’une base de données inédite issue de la plus grande association d’aide alimentaire en France, ces données offrent une couverture exceptionnelle. Elles permettent d’analyser les déterminants et les dynamiques de l’extrême pauvreté, et donc d'étudier la pauvreté d’une manière bien plus pertinente que les données traditionnelles”, résume Alexandre Gaillard, Maître de conférences en économie à l’Université de Brown et membre associé à Toulouse School of Economics.
Premier enseignement : une explosion de la précarité résidentielle
Au-delà de la précarité alimentaire, l’étude révèle l’ampleur de la précarité résidentielle en France, c’est à dire le sans-abrisme au sens strict et les autres formes de logement inadéquat.
Depuis 2018, le nombre de personnes en situation de précarité résidentielle a explosé (+62%), tandis que les loyers ou frais liés au logement représentent de loin les dépenses les plus importantes pour les personnes en situation de grande pauvreté, locataires comme personnes ayant recours à des abris temporaires payants.
Autre fait marquant : l’inflation est responsable de plus de la moitié de la hausse spectaculaire du sans-abrisme depuis 2018.
Les politiques publiques peuvent prévenir le basculement dans la grande pauvreté
En permettant d’observer les trajectoires depuis 2018, l’étude donne à comprendre plus finement les mécanismes de basculement dans la grande pauvreté, les facteurs qui favorisent la persistance ou, au contraire, la sortie de ces situations, ainsi que l'impact des chocs économiques et des politiques publiques.
Enseignement majeur : des politiques publiques agissant sur la stabilité des prix, le marché du travail et l'offre de logements sont en mesure d’aider à prévenir les basculements dans la grande pauvreté, mais n’ont que peu d’effet pour aider à en sortir les personnes qui y sont déjà tombées.
Pour ces dernières, ce sont les caractéristiques individuelles qui sont déterminantes, avec en tête l’âge, le revenu, et la durée depuis laquelle elles sont dans la précarité.
“Cette étude démontre que plus une personne est accueillie aux Restos depuis longtemps, plus il lui sera difficile de s’en sortir. L’aide que nous apportons se veut la plus ciblée et individualisée possible, mais la prévention reste le levier le plus puissant, et les politiques publiques ont leur rôle à jouer”, souligne Yves Mérillon, membre du bureau national des Restos du Cœur.
Les enfants parmi les plus exposés à la pauvreté
Parmi les résultats de l’étude, l’âge apparaît comme un déterminant majeur des situations observées.
Tandis que la France avait en 2022 l’une des parts de sans-abris les plus élevées de l’OCDE, les enfants entre 0 et 9 ans représentent aujourd’hui près de 25 % des personnes en précarité résidentielle (contre 10% dans la population), dont la grande majorité sont issus de familles monoparentales avec des mères seules.
Des chiffres qui viennent bousculer certaines idées reçues
L’étude s’appuie sur un échantillon individuel de panel de très grande ampleur : sur la période 2018-2025, son panel comprend 5,5 millions d’identifiants uniques. Au total, plus de 16 millions d’observations ont été analysées.
Parmi elles, certaines viennent nuancer des représentations parfois admises : les précarités alimentaire et résidentielle sont des phénomènes transitoires (la durée moyenne d’un passage aux Restos du Cœur est de 18 mois).
Pour rappel : en 2024-2025, l’association a accueilli 1,3 million de personnes et enregistré 2,3 millions de contacts avec les gens de la rue. Une personne accueillie sur deux avait moins de 25 ans, et 23 % des familles accueillies étaient monoparentales.
Mis en lumière, ces trajectoires et leurs déterminants questionnent notre capacité collective à prévenir et à combattre durablement la grande pauvreté en France.
Cette étude est réalisée par Christophe Bruneel-Zupanc, professeur associé en économie à KU Leuven, Alexandre Gaillard, maître de conférences en économie à l’Université Brown et membre associé à Toulouse School of Economics, Christian Hellwig, professeur d’économie à Toulouse School of Economics, Philipp Wangner, maître de conférences en économie à l’Université de Mannheim, et Nicolas Werquin, économiste à la Réserve Fédérale de Chicago et membre associé à Toulouse School of Economics.
Christian Hellwig est lauréat d’une bourse « Advanced Grant » du Conseil européen de la recherche (ERC). Il fait partie des 9 chercheurs de premier plan en Europe à recevoir cette bourse, qui vise à « donner aux chercheurs seniors la possibilité de mener des projets ambitieux, guidés par la curiosité, susceptibles de déboucher sur des percées scientifiques majeures », selon l'ERC.
Infographie - Etude grande pauvreté 2026.pdf
5 octobre 2026
Synthèse - Etude grande pauvreté 2026.pdf
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CP - Etude grande pauvreté 2026.pdf
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